Lors des expéditions nocturnes parisiennes dans les modestes troquets, il n’est pas rare d’user son oreille sur les vibes d’un DJ médiocre en plein egotrip, ou d’une formation livrant un son bohème parisien largement éraillé. Quel que soit la triste découverte, l’envie est semblable : balancer son bol de blonde en plein faciès d’une simili-Zaz, d’un approchant-Mozimann. La fraîcheur vient assurément d’ailleurs, et même de partout à la fois. Au Lizard Lounge (Paris centre, Bourg-Tibourg) en août dernier, le Cambodge à marché sur la lune. Sous les traits d’une petite beauté asiatique, on y découvre alors que le rock khmer psyché existe, fruit d’un savoureux mélange des genres induit par des rencontres successives. Sous les voûtes embuées, la coterie multiethnique fait, au minimum, sérieusement dodeliner. Tomber par hasard sur le Cambodian Space Project, formation portée par la voix dite d’or de Srey Thy, est une bénédiction, et l’occasion d’une présentation sur MXP.
Historiquement
Le Karaoké sauve des vies, et mieux, il crée des perles ! Oui, la discipline audicide grandement répandue en Asie a eu raison d’un triste destin qu’aurait pu être celui de Srey Thy, fille de soldat khmer élevée dans la pauvreté des campagne cambodgiennes.
Pour faire court et fuir le pathos (et puis tout est disponible sur myspace !) : il y a 5 ans, la toute petite femme fuyait encore un mari violent, tentant de la soumettre à une vie de servitude, d’abus en tous genres, et pire encore. Mais Srey réussit à fuir jusqu’à la capitale.
Echappée à Phnom Penh et tournant dans les bars, Srey Thy chante en Karaoké des classiques khmers des années 60-70 pour les pochetrons, au service de promoteurs aux scrupules inexistantes. Arnaques et misère sont un lot difficile à porter. Mais son talent et sa culture d’une petite centaine de chansons populaires n’échappent pas à l’oreille affûtée d’un Tasmanien de passage…
L’arrivée, il y a quelques mois à peine, de Julien Poulsen, explorateur insatiable à la Gibson couleur feu, est l’avènement d’un changement total, en forme de grand n’importe quoi. Le point de départ, c’est de reprendre les vieilleries musicales khmères et les assaisonner généreusement au rock & roll des sixties.
Srey Thy est bombardée voix d’or dès ses premiers pas avec le CSP. Et c’est plutôt du genre pas sur la lune, à coup de grandes enjambées entre les genres, les influences, les lieu d’exploration. Cocktail improbable, d’autant plus dans les contrées reculées ou le CSP ose s’aventurer.
Dans le shaker, on compte trois australiens, deux franco-khmers, un breton, un suedois, un américano-khmer et deux cambodgiens. Sans enfanter un gwerziou d’aussie chanté en grütefluck mineur, ces multiples influences donnent assurément la richesse au groupe, avec pour noyau central Poulsen et Thy.
Les lives au Cambodge se multiplient alors, tantôt face aux « pécores » des villages perdus, tout sourire devant cet étonnant frichtis, tantôt à l’oreille des chics citadins à coup sûr charmés par Srey l’écorchée vive.
Les bases posées, il fallait un énième électron autour de l’atome pour faire du CSP un incontournable. Jeff, postier de Seine-Saint-Denis, reconverti en Bernard Lavillier du Royaume Khmer, subodore la belle histoire, de son nez de bourlingueur. Sa casquette et ses tatouages sont bien connus des noctambules de Siem Reap, ville multiculturelle et touristique du nord-ouest cambodgien. Sans détour, il prévoit pour la bande improbable une série de trois concert dans la cité.
La voix de Srey Thy, sortie du transistor d’un film de guerre sur l’Indochine, mêlée au grattage heavy du diable Poulsen, va frapper fort entre les deux esgourdes d’Aya Urata, star du coin venue d’Osaka. Son arme : un harmonica à touches semblable à un petit accordéon.
Une place se libère dans la troupe quand Ken l’australien harmoniciste rentre au pays. La japonaise se jette dans cette évidence musicale, apporte la touche finale, et devient immédiatement partie intégrante du style CSP. Elle y sublime cette couleur country déjà présente, poussant même parfois vers le folklore français.
Désormais, le CSP s’ouvre à tous, et compte dans ses rangs une ribambelle de musiciens, et donc d’instruments, du kalimba à la clarinette.
Musicalement
En quelques mots, ça reste très rock psyché, rythmes lourds, mais c’est simplissime de lire entre ligne et d’y déceler quelques succulentes allusions. La voix de Srey Thy est bien sûr la curiosité première. Allez donc jeter un œil sur les différents Karaokés Khmers disponibles sur le web, et imprégnez vous de l’influence de ce timbre.
Pour partir du bon pied, et juger d’un coup de tympan ce que livre le CSP, commençons par cette lourde reprise de The House of the Rising Sun. Elle illustre par le titre même la touche rock apportée à la voix pincée de Srey, livrant son texte en khmer étonnamment adapté au morceau. Le rythme est en revanche assez lent et plutôt éloigné des bases du groupe. La guitare est encore une fois très lourde, presque sournoise.
Pour ensuite se faire une idée des reprises khmères originelles, il y a ce tube bien sûr, le plus souvent mis en avant pour présenter la formation : Chnam oun Dop. Bien plus de légèreté ici pour le coup, avec un refrain redondant qu’on l’on reprend assez vite dans sa barbe. Toute la saveur et la fureur CSP s’y retrouvent dans des distorsions de voix et des rifs volontairement imprécis. Ken américanise le tout à l’harmonica.
Enfin il faudra approfondir sur If You Go, I Go Too, sonnant quasiment comme un hymne martial. Ce morceau me paraît semblable à un ballade rock des années 90, batterie lourde et rythme mesuré. L’outil d’Aya Orata sonne à l’oreille comme quelque chose de familier, comme un accordéon sur un rock français. A écouter sur le Myspace du groupe.
Si on peut parfois juger musicalement simpliste les compositions du groupe, la fraîcheur et le melting pot parlent avant tout. En live, on apprécie la proximité et le plaisir affiché pour tous les membres. La promiscuité d’un lieu comme le Lizard Lounge est bien sûr de rigueur.
La machine CSP est désormais lancée. Il n’y a qu’à constater leur succès grandissant, non seulement au Cambodge, mais partout dans le monde où ils se produisent actuellement. L’opus à débusquer s’intitule « I’m unsatisfied ». Encore un peu de maturité, et les ondes décalées nous livreront une large promotion.






si je peux me permettre, un nom a été mal orthographié… c’est « Poulson » et non « Poulsen » …
je recommande vivement ce groupe, les voir en live est un vrai plaisir, quelle patate! (je n’étais pas au Lizard, mais au Karton, où le CSP avait joué quelques jours plus tôt)